4.

Enterrée vivante

 

Le cauchemar devient réalité

 

« Pendant un bout de chemin le trou allait tout droit comme un tunnel, puis tout à coup il plongeait perpendiculairement d’une façon si brusque qu’Alice se sentit tomber comme dans un puits d’une grande profondeur, avant même d’avoir pensé à se retenir. La chute n’en finirait-elle jamais ? […]

 

“Allons, à quoi bon pleurer ainsi”, se dit Alice vivement. “Je vous conseille, mademoiselle, de cesser tout de suite !” » Elle avait pour habitude de se donner de très bons conseils (bien qu’elle les suivît rarement), et quelquefois elle se grondait si fort que les larmes lui en venaient aux yeux ; une fois même elle s’était donné des tapes pour avoir triché dans une partie de croquet qu’elle jouait toute seule ; car cette étrange enfant aimait beaucoup à faire deux personnages. “Mais”, pensa la pauvre Alice, “il n’y a plus moyen de faire deux personnages, à présent qu’il me reste à peine de quoi en faire un”.[2] »

 

 

L’un des premiers livres que je lus dans mon cachot fut Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. Ce livre me toucha d’une manière désagréable et inquiétante. Alice, une petite fille qui doit sans doute avoir mon âge, rêve qu’elle suit jusqu’à son terrier un lapin blanc qui parle. Elle lui court après, tombe dans un gouffre et se retrouve dans une salle aux portes innombrables. La voilà prisonnière d’un monde intermédiaire situé sous terre : le chemin vers le haut est barré. Alice trouve la clef de la plus petite porte et un flacon rempli d’un philtre magique qui la fait rapetisser. À peine franchi ce passage minuscule, la porte se referme derrière elle. Dans le monde souterrain où elle entre alors, rien ne rime à rien : les dimensions changent constamment, les animaux qu’elle y rencontre agissent en dépit du bon sens. Mais cela ne semble déranger personne. Tout est décalé, déséquilibré. Le livre tout entier n’est qu’un vaste cauchemar aux couleurs criardes dans lequel toutes les lois de la nature sont désactivées. Rien ni personne n’est normal, la petite fille se trouve seule dans un monde qu’elle ne comprend pas et où elle ne peut communiquer avec personne. Elle doit se donner du courage, s’interdire de pleurer et agir en respectant les règles du jeu fixées par les autres. Elle fréquente les interminables tea-parties où le chapelier invite toutes sortes de fous, et prend part au cruel jeu de croquet de la méchante dame de cœur, à la fin duquel tous les autres joueurs sont condamnés à mort. « Coupez-lui la tête ! » crie la reine avant de rire comme une démente. Alice parvient à quitter ce monde enfoui très en profondeur, lorsqu’elle s’éveille et sort de son rêve. Moi, lorsque j’ouvrais les yeux après de trop brèves heures de sommeil, le cauchemar était toujours là. C’était ma réalité.

Le livre tout entier, paru à l’origine sous le titre Les Aventures d’Alice sous la terre, me faisait l’effet d’une description caricaturale de ma situation. Moi aussi, j’étais retenue prisonnière, dans une salle souterraine que le ravisseur avait coupée du monde extérieur par plusieurs portes verrouillées. Moi aussi, j’étais captive d’un monde où toutes les règles que je connaissais avaient été mises entre parenthèses. Tout ce qui avait valu jusqu’ici dans ma vie avait perdu sa signification. J’étais devenue un élément de l’imagination maladive, et pour moi incompréhensible, d’un psychopathe. Il n’y avait plus de lien avec le reste du monde, celui dans lequel je vivais encore un peu plus tôt. Aucune voix familière, aucun bruit habituel qui m’aurait simplement montré que le monde existait encore au-dessus de moi. Comment, dans cette situation, aurais-je pu maintenir un lien avec la réalité ?

J’espérais ardemment pouvoir me réveiller tout d’un coup, comme Alice, dans mon ancienne chambre d’enfant, étonnée d’avoir fait un cauchemar aussi fou et dénué de toute espèce de lien avec mon « monde authentique ». Mais ce n’était pas mon rêve à moi qui me maintenait captive, c’était celui du ravisseur. Et lui non plus ne dormait pas : il avait consacré sa vie à la réalisation d’un fantasme atroce auquel il ne trouverait pas plus d’issue que moi.

À partir de ce jour-là, je n’ai plus cherché à convaincre l’homme de me libérer. Je savais que cela n’avait aucun sens.

 

Mon univers s’était réduit à cinq mètres carrés. Si je ne voulais pas y devenir folle, je devais tenter de me l’approprier. Je ne devais pas agir comme le peuple des cartes à jouer dans Alice au pays des merveilles, qui se contente d’attendre en tremblant le terrible cri : « Qu’on lui coupe la tête ! » Je ne serais pas aussi docile que toutes les créatures fabuleuses de cette réalité décalée. Je tenterais de me créer dans ce lieu sombre un espace intime dans lequel l’homme pourrait certes pénétrer à tout moment, mais où je voulais retisser autour de moi, comme un cocon protecteur, la plus grande part possible de ma personnalité et de mon ancien monde.

Je commençai à m’installer dans mon cachot et à transformer la prison qu’avait imaginée le kidnappeur en un espace qui me serait personnel, une chambre qui serait la mienne. Je réclamai d’abord un calendrier et un réveil. J’étais prisonnière d’un trou noir chronologique dans lequel le criminel était le seul maître du temps. Les heures et les minutes se mêlaient en un brouet visqueux qui se déposait sur toute chose. Priklopil décidait, tel un dieu, du moment où la lumière et l’obscurité régneraient sur mon monde. « Dieu dit : que la lumière soit. Et la lumière fut. Et Dieu nomma la lumière jour, et l’obscurité il la nomma la nuit. » C’est une ampoule nue qui me dictait quand je devais dormir et quand je devais être éveillée.

Chaque jour, je demandais au ravisseur la date et le jour de la semaine. J’ignorais s’il me disait ou non la vérité, mais cela n’avait pas d’importance. Le principal, pour moi, était de sentir un lien avec la vie que j’avais menée jusqu’alors, « en haut ». De savoir si c’était un jour d’école ou de week-end. Si les jours fériés ou des anniversaires que je voulais passer avec ma famille approchaient. La mesure du temps, je l’ai appris à l’époque, est peut-être le point d’ancrage le plus important dans un monde où l’on risque de se dissoudre. Le calendrier me redonnait quelques points de repère – et des images auxquelles l’homme n’avait pas accès. Je savais si les autres enfants devaient se lever tôt ou pouvaient faire la grasse matinée. Je reconstituais dans mon esprit l’emploi du temps de ma mère. Aujourd’hui elle irait à la boutique. Après-demain, peut-être, elle rendrait visite à une amie. Et le week-end, elle ferait une promenade avec son compagnon. Les chiffres et les jours de la semaine, dans toute leur sobriété, développaient ainsi une vie autonome sur laquelle je pouvais m’appuyer.

Le réveille-matin était presque encore plus important. J’en demandai un à l’ancienne mode, ceux qui rythment l’écoulement des secondes d’un tic-tac monotone et bruyant. Ma grand-mère bien-aimée en avait un comme ça. Petite, j’exécrais ce bruit qui me dérangeait pendant mon sommeil et s’insinuait jusque dans mes rêves. Désormais je m’y accrochais comme une personne bloquée sous l’eau au dernier fétu de paille qui lui permet d’acheminer encore un peu d’air dans ses poumons. À chacun de ses tic-tacs, le réveil me prouvait que le temps ne s’était pas immobilisé et que la terre continuait à tourner. Dans l’état de suspension où je me trouvais, sans la moindre sensation du temps et de l’espace, c’était mon lien sonore avec le monde réel.

Avec un peu d’efforts, je pouvais me concentrer sur son bruit au point de faire abstraction, au moins pour quelques minutes, du bourdonnement du ventilateur, qui me vrillait le système nerveux et m’enveloppait jusqu’à atteindre le seuil de la douleur. Le soir, lorsque j’étais allongée sur la chaise longue, incapable de m’endormir, le tic-tac du réveil était une longue corde à laquelle je pouvais me suspendre pour sortir du cachot et me faufiler dans mon lit d’enfant, dans l’appartement de ma grand-mère. Je pourrais m’y endormir tranquillement, en sachant qu’elle veillait sur moi dans la pièce voisine. Les soirs comme celui-là, je me frottais un peu de baume camphré sur la main. Lorsque je posais mon visage dessus et que cette odeur si caractéristique me montait aux narines, un sentiment de familiarité s’emparait de moi. Comme autrefois, lorsque j’étais une petite fille et que je plongeais le visage dans le tablier de ma grand-mère. Ainsi je pouvais m’endormir.

Je passais mes journées à rendre cet espace minuscule aussi habitable que possible. Je demandai à mon ravisseur de me fournir des produits d’entretien afin que je puisse refouler l’odeur humide de cave et de mort qui flottait au-dessus de tout. Ma seule présence avait déjà fait suffisamment monter l’hygrométrie pour que se forme sur le sol une fine moisissure noire qui rendait l’air encore plus malsain et la respiration encore plus lourde. Là où poussait cette moisissure, le parquet s’était amolli : de l’eau remontait. Cette tache était un rappel constant et douloureux du fait que je me trouvais manifestement bien sous terre. Le ravisseur m’apporta un kit de balayage rouge, un flacon de détergent, un spray et de ces lingettes parfumées au thym dont j’avais vu jadis la publicité à la télévision.

Je balayais désormais chaque jour minutieusement tous les coins de mon réduit, avant de brosser le sol jusqu’à ce qu’il en reluise. Je commençais par la porte. Le mur y était juste un peu moins large que l’étroit passage. Puis je partais de biais et me dirigeais vers les toilettes et la chasse d’eau. Je pouvais passer des heures à frotter avec du produit anticalcaire les gouttes d’eau sur le bouton métallique, jusqu’à ce qu’il soit reluisant, et à récurer les toilettes jusqu’à ce qu’elles aient tout d’une fleur rare en porcelaine sortant du sol. Puis je faisais un parcours minutieux entre la porte et le reste de la pièce : d’abord le long de la paroi la plus longue, puis le long de la plus courte, jusqu’à ce que je sois arrivée au mur étroit situé face à la porte. Pour finir, j’écartais ma chaise longue et je nettoyais le centre de la pièce. Je veillais très attentivement à ne pas utiliser trop de lingettes pour ne pas augmenter encore l’humidité.

Lorsque j’avais terminé, l’air était empli d’un mélange chimique rappelant la fraîcheur, la nature et la vie au grand air, que j’inspirais avidement. Alors, après une dernière petite pulvérisation avec le spray, je pouvais me laisser aller pour un moment. Le parfum de lavande n’était pas particulièrement agréable, mais il me donnait l’illusion d’être dans une prairie pleine de fleurs. Et lorsque je fermais les yeux, la photo imprimée sur le diffuseur devenait un décor qui prenait la place des murs de ma prison. Je courais le long d’interminables alignements de pieds de lavande violette, je sentais la terre sous mes pieds, je sentais l’âpre parfum des fleurs. Les abeilles bourdonnaient dans l’air chaud, le soleil me brûlait la nuque. Le ciel d’un bleu profond s’étendait au-dessus de moi, infiniment haut, infiniment vaste. Les champs s’étalaient jusqu’à l’horizon, sans se heurter au moindre mur ni à la moindre limite. Je courais si vite que j’avais le sentiment de voler. Et rien ne me freinait dans cette infinité bleu-violet.

Lorsque je rouvrais les yeux, les murs nus m’arrachaient brutalement à mon voyage imaginaire.

Des images. Il me fallait plus d’images, des images venues de mon univers et auxquelles je pourrais donner forme. Des images qui ne correspondraient pas aux fantasmes maladifs du ravisseur, ceux qui m’assaillaient à tous les coins de la pièce. Je me mis à peindre, avec des crayons gras pris dans ma trousse, les lambris qui recouvraient le mur. Je voulais laisser quelque chose de moi, comme ces prisonniers qui griffonnent sur le mur de leur cellule. Laisser des images, des proverbes, des encoches pour chaque jour qui passait. Eux ne le font pas par ennui, je le compris alors, mais pour se prouver, à eux-mêmes et à tous ceux qui pénétreront un jour dans leur cellule, qu’ils existent ou qu’ils ont existé un jour.

Mes peintures murales avaient encore un autre objectif : elles me permirent de créer un décor dans lequel je pouvais m’imaginer chez moi. Je tentai d’abord de reproduire l’entrée de notre appartement : contre la porte du cachot, je dessinai la poignée qui permettait d’ouvrir celle de notre appartement ; sur le mur situé à côté, la petite commode qui se trouve encore aujourd’hui dans le couloir, chez ma mère. Je peignis minutieusement le contour et les poignées des tiroirs – les crayons dont je disposais ne permettaient pas d’en faire plus, mais cela suffisait à faire illusion. Lorsque j’étais allongée sur ma chaise longue et regardais vers la porte, je pouvais imaginer qu’elle allait s’ouvrir d’un instant à l’autre, que ma mère allait entrer, me dire bonjour et poser son trousseau de clés sur la commode.

Je peignis ensuite sur le mur un arbre généalogique. Mon prénom était tout en bas ; suivaient ceux de mes sœurs, de leurs maris et enfants, de ma mère et de son ami, de mon père et de sa compagne, et pour finir de mes grands-parents. Je consacrai beaucoup de temps à ce dessin. Il m’attribuait une place dans le monde et me garantissait que j’étais membre d’une famille, l’élément d’un tout – et non pas cet atome égaré en dehors du monde réel que j’avais souvent la sensation d’être. Sur le mur d’en face, je peignis une grande voiture. C’était censé être une Mercedes SL en argent – ma préférée, dont j’avais une maquette à la maison et que je comptais acheter une fois devenue adulte. Au lieu de pneus, elle roulait sur de grosses brosses. J’avais vu cela un jour sur un graffiti, contre un mur de béton, à proximité de notre cité. Je ne sais plus précisément pourquoi j’avais choisi ce motif. Je voulais sans doute quelque chose de fort, qui donnait l’impression d’être grande. Au cours des derniers mois à l’école primaire, j’avais parfois irrité mes enseignants avec mes provocations. Au cours des minutes qui précédaient le cours, nous avions le droit de dessiner au tableau avec des craies, pourvu que nous l’effacions à temps. Alors que d’autres enfants peignaient des fleurs et des personnages de bande dessinée, j’écrivais « Contestation ! » « Révolution ! » ou « Dehors les maîtres ! ». Ce n’était pas un comportement considéré comme adéquat dans cette petite classe de vingt enfants, un cadre aussi protégé que celui d’une maternelle. J’ignore si j’étais déjà un peu plus proche de la puberté que mes camarades de classe, ou si je voulais ainsi clouer le bec à ceux qui n’arrêtaient pas de se moquer de moi. En tout cas, dans mon cachot, la petite rébellion qu’exprimait ce dessin me donna de la force. Tout comme l’injure que j’avais griffonnée en petites lettres en différents endroits du mur : « C.. » Je voulais ainsi montrer ma résistance, faire quelque chose d’interdit. Apparemment, cela n’impressionna pas le ravisseur ; en tout cas, ce dessin ne lui arracha pas le moindre commentaire.

 

Mais ce sont un téléviseur et un magnétoscope qui introduisirent la principale transformation dans mon cachot. Je n’avais pas cessé de les réclamer à Priklopil ; un jour, il descendit effectivement avec les deux appareils et les posa sur la commode, à côté de l’ordinateur. Après des semaines au cours desquelles je n’avais vu la vie que sous une seule forme, à travers la personne du ravisseur, je pouvais désormais, par le biais de cet écran, faire entrer dans mon réduit une réplique colorée de la société humaine.

Au début, l’homme s’était contenté d’enregistrer indistinctement le programme télévisé d’une journée. Mais il trouva bientôt trop compliqué d’en expurger les informations où l’on parlait encore de moi. Il n’aurait jamais toléré que j’y voie des éléments prouvant que l’on ne m’avait pas oubliée dehors, dans le monde. L’idée que ma vie n’avait de valeur pour personne, et surtout pas pour mes parents, était après tout l’un de ses principaux moyens psychologiques pour s’assurer de ma docilité et de ma dépendance. Par la suite, il ne m’enregistra donc plus que des émissions éparses, ou m’apporta de vieilles cassettes vidéo de séries qu’il avait enregistrées au début des années 1990. Alf, l’extraterrestre poilu, l’ensorcelante Jeannie, Al Bundy et sa « famille terriblement gentille », ou les Taylor, les personnages de la série Tool Time, devinrent pour moi des succédanés de famille et d’amis. Je me réjouissais chaque jour de les retrouver et suivais leurs aventures avec sans doute plus de concentration que n’importe quel autre téléspectateur. Chaque facette des relations qu’ils entretenaient les uns avec les autres, la moindre bribe de dialogue, me paraissaient palpitantes et dignes d’intérêt. J’analysais tous les détails des décors : c’est eux qui délimitaient le périmètre de mon existence. Ils étaient mon unique « fenêtre » sur d’autres maisons ; mais elle était parfois tellement étroite et si mal montée que l’illusion d’avoir ainsi accès à la « vraie vie » ne tarda pas à se dissiper. C’est peut-être aussi l’une des raisons pour laquelle les séries de science-fiction furent celles qui me captivèrent le plus par la suite : Star Trek, Stargate, Retour vers le passé, Retour vers le futur, tout ce qui avait un rapport avec les voyages dans l’espace et dans le temps me fascinait. Les héros de ces films évoluaient sur des terres vierges, dans des galaxies inconnues. Si ce n’est qu’ils avaient les moyens techniques d’embarquer dans leurs vaisseaux spatiaux pour échapper aux situations embarrassantes ou aux menaces sur leur vie.

 

Un jour, au cours de ce printemps dont je ne connaissais l’existence que par le calendrier, le ravisseur m’apporta une radio. Je bondis de joie. Une radio, ce serait une vraie relation avec le monde réel ! Les informations, les émissions du matin, celles que j’avais toujours écoutées à la cuisine en prenant mon petit déjeuner, de la musique – et peut-être un indice fortuit du fait que mes parents ne m’avaient pas encore oubliée.

« Bien entendu, tu ne peux pas capter de stations autrichiennes avec ça », annonça l’homme, réduisant ainsi mes illusions à néant, lorsqu’il brancha l’appareil sur une prise de courant et le mit en marche. On entendait tout de même de la musique. Mais je ne comprenais pas un mot aux annonces du présentateur : mon ravisseur avait trafiqué le poste de telle sorte que je ne puisse recevoir qu’une station tchèque. Je passai des heures à tourner les boutons du petit appareil qui aurait pu être ma porte vers le monde extérieur. J’espérais toujours entendre un mot d’allemand, un jingle familier. Rien. Juste une voix que je ne comprenais pas. Elle me donnait certes l’impression d’être ailleurs, mais renforçait aussi en moi le sentiment d’aliénation et d’exclusion. Désespérée, je déplaçai millimètre par millimètre, dans un sens et dans l’autre, le bouton de recherche des stations, en réorientant constamment l’antenne. Mais en dehors de cette unique fréquence, on n’entendait qu’un souffle bruyant.

Plus tard, le ravisseur m’offrit un walkman. Comme je supposais qu’il avait plutôt chez lui de la musique de groupes assez anciens, je lui demandai des cassettes des Beatles et d’Abba. Lorsque la lumière s’éteignait, le soir, je ne restais plus toute seule dans le noir avec ma peur, je pouvais écouter de la musique tant que les piles fonctionnaient. Et c’étaient toujours les mêmes morceaux.

 

Ce sont les livres qui m’aidèrent le plus à lutter contre l’ennui et la folie. Le premier que le ravisseur m’apporta était La Salle de classe volante d’Erich Kästner. Il fut suivi d’une volée de classiques – La Case de l’Oncle Tom, Robinson Crusoé, Tom Sawyer, Alice au pays des merveilles, Le Livre de la Jungle, L’Île au trésor et Les Compagnons du Kon-Tiki. Je dévorai les Albums de Mickey, les aventures de Donald Duck, de ses trois neveux, de son oncle Picsou, l’avare, et de l’ingénieux Géo Trouvetou. Plus tard, je lui demandai des Agatha Christie, dont je connaissais les livres pour les avoir vus chez ma mère, et lus des piles entières de romans policiers – par exemple les aventures de Jerry Cotton – et de science-fiction. Les romans me catapultaient dans un autre monde, ils me captivaient tellement que j’oubliais pour longtemps où je me trouvais. C’est pour cette raison que la lecture devint pour moi une question de survie. Alors qu’avec la télévision et la radio, je parvenais à faire entrer dans mon cachot l’illusion de la société, les livres, eux, me permettaient de m’en échapper par la pensée pendant des heures.

Au cours de cette première période, alors que j’étais encore une enfant de dix ans, les livres d’aventures de Karl May prirent dans mes lectures une place toute particulière. Je dévorai les aventures de Winnetou et d’Old Shatterhand et lus ses récits sur le Grand Ouest de l’Amérique du Nord. Une chanson que les colons allemands entonnent pendant l’agonie de Winnetou me toucha tellement que je la recopiai mot pour mot et collai la feuille de papier au mur avec de la crème Nivea. C’est une prière à la Vierge :

 

Il veut quitter la lumière du jour

Et la nuit silencieuse l’entoure.

Ah, si la souffrance de l’âme

Pouvait s’éteindre comme la flamme !

Je dépose ma supplique à tes pieds,

Porte-la sur le trône de Dieu

Ô Madone, sois remerciée

De la prière des gens pieux :

Ave, Ave Maria !

 

Il veut quitter la lumière de la foi ;

Mais le doute le glace d’effroi

Est-ce donc qu’on nous l’a volée,

Notre foi des jeunes années ?

Donne-moi, Madone, avec l’âge

De la croyance, certitude

Protège ma voix, mon ramage

Sois mon salut en solitude !

Ave, Ave Maria !

 

Il veut quitter la lumière de la vie

C’est la mort qui porte la nuit

L’âme veut déployer ses ailes

Et lui s’endort tout auprès d’elle

Madone, dans tes mains

Je remets l’ultime prière

Je veux croire jusqu’à la fin

Et renaître heureux comme hier !

Ave, Ave Maria

 

J’ai si souvent lu ce poème à l’époque, je l’ai si souvent chuchoté et récité, que je le connais encore par cœur aujourd’hui. J’aurais juré qu’on l’avait écrit à mon attention : à moi aussi, on avait ôté « la lumière de la vie », et moi aussi, dans les moments sombres, je ne voyais pas d’autre moyen que la mort pour quitter mon cachot.

 

Le ravisseur savait à quel point j’avais besoin d’être alimentée en films, en musique et en lecture ; il disposait ainsi d’un nouvel instrument de pouvoir. La privation lui permettait de faire pression sur moi.

Chaque fois que j’avais eu à ses yeux un comportement soi-disant déplacé, je devais m’attendre à ce qu’il me ferme la porte de cet univers fait de mots et de sons, et qui promettait au moins un peu de divertissement. C’était particulièrement terrible les week-ends. Normalement, le ravisseur passait me voir chaque jour au début de la journée, et revenait le plus souvent une fois dans l’après-midi ou dans la soirée. Mais le week-end, j’étais toute seule : à partir du vendredi midi, parfois même du jeudi soir, il ne se montrait plus jusqu’au dimanche. Il me laissait des plats à réchauffer pour deux jours, quelques produits frais et de l’eau minérale qu’il rapportait de Vienne, mais aussi des vidéos et des livres. En semaine, j’avais droit à une cassette vidéo pleine de séries – deux heures, et même quatre si j’insistais beaucoup. Cela paraît beaucoup, mais tel n’est pas le cas : j’étais toute seule vingt-quatre heures sur vingt-quatre, avec les visites de mon ravisseur pour toute interruption. Le week-end, il m’accordait quatre à huit heures de distractions enregistrées, et me donnait le tome suivant de la série de livres que j’étais en train de lire. Mais uniquement si je remplissais ses conditions. Il ne m’accordait cette nourriture intellectuelle vitale que si j’étais « gentille ». Et lui seul savait ce qu’il entendait par là. Parfois, une vétille suffisait pour qu’il me punisse : « Tu t’es trop servie du vaporisateur, je te le reprends ». « Tu as changé ». Tu as ci, tu as ça…

Avec les vidéos et les livres, il savait parfaitement sur quel levier il pouvait agir. On aurait dit qu’après m’avoir arrachée à ma vraie famille, il avait aussi pris en otages mes familles de remplacement, celles des romans et des séries, pour me forcer à respecter ses instructions.

L’homme qui, au début, s’était efforcé de me rendre agréable ma vie dans le cachot et qui s’était rendu à l’autre bout de Vienne pour aller y chercher une pièce radiophonique bien précise de Bibi Blocksberg, cet homme-là s’était peu à peu transformé depuis qu’il m’avait annoncé qu’il ne me libérerait jamais.

 

Le ravisseur se mit alors à me contrôler de plus près. Depuis le début, il me tenait certes totalement sous sa coupe : enfermée dans les cinq mètres carrés d’une cave dont il était propriétaire, je n’avais de toute façon pas grand-chose à lui opposer. Mais plus la captivité durait, moins ce signe visible de son pouvoir le satisfaisait. Il voulait désormais avoir sous son contrôle chaque geste, chaque mot, chaque fonction de mon corps.

Cela commença avec le minuteur. Le ravisseur avait eu dès le début le pouvoir de faire le jour et la nuit. Lorsqu’il descendait dans le cachot, le matin, il mettait le courant en marche ; le soir, en repartant, il l’éteignait de nouveau. Il installa alors une minuterie qui régulait l’électricité dans la pièce. Tandis qu’au début je pouvais encore de temps en temps mendier une prolongation des périodes d’éclairage, je dus désormais me plier à un rythme inexorable et sur lequel je n’avais aucune prise : à 7 heures du matin, l’électricité s’allumait. Pendant treize heures, je pouvais mener dans mon espace minuscule et confiné quelque chose qui ressemblait à la vie : voir, entendre, sentir la chaleur, faire la cuisine. Tout était artificiel. Une ampoule ne remplacera jamais le soleil, les plats à réchauffer ne rappellent que de loin la table et les repas familiaux, et les personnages en deux dimensions qui scintillent sur l’écran du téléviseur ne sont qu’un piètre substitut aux personnes authentiques. Mais tant que la lumière était là, je pouvais au moins maintenir l’illusion que j’avais une existence autre que celle de mon esprit.

Le soir, à 20 heures, l’électricité était coupée. Je me retrouvais ainsi d’une seconde à l’autre, dans une obscurité totale. Le téléviseur s’arrêtait au milieu d’une série. Je devais poser mon livre sans avoir terminé ma phrase. Et si je n’étais pas déjà couchée, je devais revenir à ma chaise longue en tâtonnant à quatre pattes. L’ampoule, le téléviseur, le magnétoscope, la radio, l’ordinateur, la plaque de cuisson, le chauffage : tout ce qui apportait un peu de vie dans mon cachot s’éteignait. Le tic-tac du réveil et le bourdonnement insupportable du ventilateur s’emparaient alors de mon espace. Pendant les onze heures suivantes, je n’avais que mon imagination pour ne pas devenir folle et contenir l’angoisse.

C’était un rythme semblable à celui d’une prison, rigoureusement fixé depuis l’extérieur, sans une seconde de battement, sans le moindre égard pour mes besoins. Le ravisseur aimait la régularité. Et cette minuterie lui permettait de me l’imposer.

Au début, il ne me restait plus que le walkman, qui fonctionnait avec des piles. Grâce à lui je ne me noyais pas totalement dans l’obscurité complète, même si le minuteur avait jugé que j’avais eu ma dose de lumière et de musique. Mais savoir que ce baladeur me permettait de contourner son pouvoir divin sur le jour et la nuit déplut au ravisseur. Il se mit à contrôler le niveau de charge des piles. Si j’utilisais l’appareil trop longtemps ou trop souvent à son goût, il me le confisquait jusqu’à ce que je promette de ne plus le faire. Une fois, il n’avait manifestement pas encore tout à fait fermé la porte la plus extérieure du cachot, alors que j’étais déjà installée sur ma chaise longue, le casque du walkman sur la tête, en accompagnant à tue-tête une chanson des Beatles. Sans doute entendit-il ma voix : je le vis revenir comme un fou dans mon cachot. Priklopil punit ce chant intempestif en me privant de lumière et de repas. Et pour les jours qui suivirent, je dus m’endormir sans musique.

Son deuxième instrument de contrôle était l’interphone. Le jour où il arriva avec cet appareil dans mon cachot et commença à monter les câbles, il m’expliqua :

— À partir de maintenant, tu peux sonner là-haut et m’appeler.

Je commençai par m’en réjouir : je me sentis libérée d’une profonde angoisse. L’idée que je pourrais me retrouver tout d’un coup dans une situation d’urgence me tourmentait depuis le début de ma captivité. J’étais souvent seule, au moins le week-end, et je n’avais aucune possibilité d’attirer l’attention de l’unique personne qui ait su où je me trouvais – le ravisseur. J’avais fait défiler dans mon esprit d’innombrables situations : un court-circuit, une rupture de canalisation, une crise d’allergie subite… Je m’étais imaginée mourant d’une fin lamentable, étouffée dans ce cachot par une peau de saucisse avalée de travers, et ce même si l’homme était présent dans la maison : il ne venait après tout que lorsqu’il le voulait. L’interphone me fit donc l’effet d’une planche de salut. C’est plus tard, seulement, que je compris à quoi servait vraiment cet aménagement. Un interphone, cela fonctionne dans les deux sens. L’homme l’utilisait pour me contrôler. Mais aussi pour me prouver sa toute-puissance : il pouvait entendre le moindre de mes bruits et surveiller tout ce que je faisais.

La première version qu’installa le ravisseur était pour l’essentiel composée d’un bouton sur lequel je devais appuyer quand j’avais besoin de quelque chose : alors une lumière rouge s’allumait quelque part, en haut, dans un endroit dissimulé de son apparemment. Mais il ne voyait pas nécessairement la petite lampe, et n’entreprenait pas forcément, sans savoir ce que je voulais, la procédure compliquée qui lui permettait d’ouvrir le cachot. Et les week-ends, il ne descendait pas du tout. C’est bien plus tard, seulement, que j’en ai su la cause : sa mère venait passer le samedi et le dimanche dans la maison. Déblayer les nombreux obstacles qui se situaient entre le garage et mon réduit tant qu’elle était sur place aurait été beaucoup trop long et trop voyant.

Un peu plus tard, il remplaça cette installation provisoire par une autre, qui permettait aussi de parler. C’est désormais en appuyant sur un bouton qu’il faisait résonner ses instructions et ses questions dans ma prison.

« Tu as réparti ta nourriture ? »

« Tu t’es brossé les dents ? »

« Tu as coupé la télévision ? »

« Combien de pages as-tu lues ? »

« Tu as fait tes exercices de calcul ? »

Je sursautais chaque fois que sa voix perçait le silence, lorsqu’il me menaçait de représailles parce que j’avais répondu trop lentement ou que j’avais trop mangé.

« Tu as de nouveau tout avalé avant l’heure ? »

« Je ne t’avais pas dit que ce soir tu ne pourrais manger qu’un morceau de pain ? »

L’interphone était l’instrument parfait pour me terroriser. Jusqu’à ce que je découvre qu’il me donnait aussi une once de pouvoir. Aujourd’hui, il me semble étonnant, compte tenu de la manie du contrôle dont souffrait mon ravisseur, qu’il ne lui soit pas venu à l’idée qu’une fillette de dix ans irait examiner cet appareil de plus près. Or c’est ce que je fis au bout de quelques jours.

L’engin disposait de trois boutons. Lorsqu’on appuyait sur « parler », la ligne était ouverte des deux côtés. C’était la position qu’il m’avait montrée. Lorsqu’elle était en position « écouter », je pouvais certes entendre sa voix, mais lui ne pouvait pas entendre la mienne. Le troisième bouton était marqué du mot « permanent » : il rendait la ligne ouverte de mon côté, mais je n’entendais plus rien venant d’en haut. J’avais déjà appris, dans ma confrontation directe avec lui, à faire la sourde oreille. Désormais j’avais un bouton pour cela : lorsque ses questions, ses contrôles et ses accusations dépassaient ce que je pouvais supporter, j’appuyais sur « permanent ». Que sa voix se taise, et que j’aie, seule, activé le bouton qui le permettait, me procurait une profonde satisfaction. J’aimais ce bouton « permanent » qui pouvait, pour un bref instant, exclure le ravisseur de mon existence. Lorsque Priklopil découvrit cette petite rébellion menée du bout de l’index, il commença par être décontenancé, puis se mit en fureur. Il était rare qu’il descende spécialement dans le cachot pour me punir. Mais il était évident qu’une nouvelle idée ne tarderait pas à lui venir.

Il ne fallut pas longtemps, en effet, avant qu’il ne démonte l’interphone doté de ce bouton magique. Il arriva en revanche dans le cachot avec une radio, un appareil de marque Siemens. Il en ôta les entrailles et se mit à la bricoler. Je ne savais encore rien du ravisseur à cette époque, c’est seulement bien plus tard que j’ai appris que Wolfgang Priklopil avait été électronicien chez Siemens et qu’il savait manier les systèmes d’alarme, les radios et autres installations électriques.

Cette radio bricolée devint un effroyable instrument de torture. Elle était dotée d’un microphone si puissant qu’il transférait en haut le moindre bruit provenant de ma pièce. L’homme pouvait désormais, sans prévenir, se mettre à l’écoute de ma « vie » et vérifier, à n’importe quel instant, si je respectais ses instructions. Si j’avais coupé la télévision. Si la radio était allumée. Si je grattais encore l’assiette avec ma cuiller. Si je respirais.

Ses questions me poursuivaient jusque sous ma couverture : « Tu as laissé la banane ? » « Tu t’es encore goinfrée ? » « Tu t’es lavé le visage ? » « Tu as éteint la télé à la fin de l’épisode ? »

Je ne pouvais même pas lui mentir, faute de savoir depuis combien de temps il m’épiait. Si je ne lui disais pas la vérité ou si je ne répondais pas tout de suite, il criait dans le haut-parleur jusqu’à ce que ma tête ne soit plus qu’un martèlement. Ou bien il surgissait dans mon cachot et me punissait en me prenant ce qui comptait le plus pour moi : livres, vidéos, nourriture. Sauf si je lui rendais des comptes sur mes manquements et sur le moindre moment de ma vie dans le cachot. Comme s’il y avait encore eu quelque chose que j’aie pu lui dissimuler. Une autre possibilité de me faire sentir qu’il m’avait totalement sous sa coupe était de laisser l’écouteur décroché en haut. Alors s’ajoutait, au bourdonnement du ventilateur, un bruit déformé, d’une puissance insupportable, qui emplissait intégralement ma prison et me faisait sentir, jusque dans le dernier recoin de ma cave minuscule, qu’il était là. Toujours. Il respire de l’autre côté du câble. Il peut se mettre à hurler à n’importe quel moment, et tu sursauteras même si tu t’y attends en permanence. On n’échappe pas à sa voix. Je ne m’étonne pas aujourd’hui qu’à l’époque, l’enfant que j’étais ait cru qu’il pouvait aussi me voir dans mon cachot. J’ignorais s’il avait placé des caméras. Je me sentais désormais observée à chaque seconde, jusque dans mon sommeil. Peut-être avait-il même installé une caméra à infrarouge pour pouvoir aussi me contrôler tandis que je serais allongée, dans l’obscurité complète, sur ma chaise longue. Ce sentiment me paralysait, je n’osais pratiquement plus me retourner la nuit. Pendant la journée, je regardais dix fois autour de moi avant d’aller aux toilettes : je me demandais s’il était en train de m’observer – et s’il y en avait d’autres avec lui.

Prise de panique, je me mis à inspecter tout le cachot pour y trouver des judas ou des caméras. En craignant toujours qu’il ne voie ce que je faisais et qu’il ne descende aussitôt. Je comblai au dentifrice la moindre fissure des lambris, jusqu’à ce que je sois certaine qu’il n’y avait plus aucune faille. Mais le sentiment d’être observée en permanence ne disparut pas.

 

« Je crois que seules de rares personnes sont en mesure d’évaluer l’incroyable horreur de la torture et de l’agonie que ce type de traitement cruel inflige à ceux qui le subissent pendant des années. Même si je ne peux pour ma part que le soupçonner, même si je réfléchis à ce que j’ai vu sur leur visage et à ce qu’ils ressentent, je suis d’autant plus convaincu qu’il s’agit d’une effroyable souffrance que nul ne peut mesurer, hormis les personnes concernées, et qu’aucun être humain n’a le droit d’infliger à son prochain. Je considère cette influence sur le cerveau, acquise de manière lente et quotidienne, comme immensément plus grave que toute torture physique ; et parce que ses conséquences affreuses ne sont pas aussi visibles à l’œil ni sensibles au toucher que les traces laissées par la torture dans la chair, je les plains d’autant plus que les blessures ne se voient pas extérieurement et qu’elles ne suscitent que peu de cris audibles pour l’oreille humaine. »

 

Ces lignes ont été écrites en 1842 par l’écrivain Charles Dickens, à propos de la détention à l’isolement, une méthode qui faisait à l’époque école aux États-Unis et que l’on utilise encore de nos jours. Ma propre détention à l’isolement, la période que j’ai passée exclusivement dans mon cachot sans pouvoir quitter une seule fois les cinq mètres carrés où j’étais recluse, dura plus de six mois. Ma captivité, au total, dura trois mille quatre-vingt seize jours.

J’étais à l’époque incapable d’exprimer sous forme de mots les sentiments que déclencha en moi cette période dans l’obscurité totale ou sous un éclairage artificiel et permanent. Lorsque je regarde aujourd’hui les nombreuses études sur les effets de la détention individuelle et de la privation sensorielle, je comprends ce qui m’est arrivé à l’époque.

L’une de ces études dresse une liste des effets du solidary confinement, le nom anglais pour désigner la détention à l’isolement :

 

• Atteintes considérables à la fonctionnalité du système nerveux végétatif

• Troubles considérables du système hormonal

• Lésions des fonctions organiques

• Disparition des règles chez les femmes sans cause physiologico-organique liée à l’âge ou à la grossesse (aménorrhée secondaire)

• Sentiment accru de devoir manger : cynorexie (faim insatiable), hyperorexie (boulimie)

• À l’inverse, diminution ou disparition du sentiment de soif

• Fortes bouffées de chaleur et/ou sentiments de froideur, que l’on ne peut ramener à une variation correspondante de la température extérieure ou à une pathologie (fièvre, frissons, etc.)

• Atteintes considérables à la perception et à la capacité cognitive

• Fortes perturbations du traitement des perceptions

• Fortes perturbations des sensations physiques

• Sérieuses difficultés générales de concentration

• Sérieuses difficultés pouvant aller jusqu’à l’incapacité de lire ou d’appréhender ce qu’on lit par la pensée, de le comprendre et de le replacer dans un contexte sensé

• Sérieuses difficultés pouvant aller jusqu’à l’incapacité d’écrire ou de traiter des réflexions par écrit (agraphie/dysgraphie)

• Sérieuses difficultés d’expression et de verbalisation, notamment dans les domaines de la syntaxe, de la grammaire et des choix lexicaux, pouvant aller jusqu’à l’aphasie, l’aphrasie et l’agnosie.

• Sérieuses difficultés ou incapacité de suivre des conversations (conséquence prouvée d’un ralentissement du cortex primaire acoustique des lobes temporaux à la suite du déficit de stimuli)

 

Autres atteintes :

• Monologues tenus pour compenser le déficit de stimuli acoustiques et sociaux

• Perte manifeste d’intensité des sentiments (par exemple à l’égard des parents et amis)

• Sentiments euphoriques liés à la situation, basculant ultérieurement dans une humeur dépressive

 

Conséquences à long terme sur la santé

• Troubles du contact social pouvant aller jusqu’à l’incapacité de nouer des relations étroites sur le plan émotionnel et des relations à long terme avec des partenaires

• Dépressions

• Atteinte au sentiment de sa propre valeur

• Retour, dans les rêves, de la situation d’enfermement

• Troubles de la tension requérant des soins

• Affections dermatologiques requérant des soins

• Impossibilité d’acquérir de nouveau des facultés, notamment cognitives, qui étaient maîtrisées avant la détention à l’isolement

 

Ce sont les effets de l’absence de stimuli sensoriels qui affectent le plus les prisonniers. La privation sensorielle agit sur le cerveau, perturbe le système nerveux végétatif et transforme des êtres conscients en individus dépendants, prêts à se soumettre à l’influence de toute personne qu’ils rencontrent après une phase d’obscurité et d’isolement ; Cela vaut même pour des adultes qui se placent volontairement dans une situation de ce type. En janvier 2008, la BBC a diffusé une émission intitulée Total Isolation qui m’a beaucoup touchée : six volontaires se sont laissé enfer mer pour quarante-huit heures dans la cellule d’un abri antiatomique. Seuls et sans lumière, ils se sont placés dans ma situation – c’est-à-dire dans l’obscurité et la solitude, mais sans avoir à subir l’angoisse ni la durée d’enfermement. En dépit de ce délai relativement bref, ils ont indiqué tous les six, à l’issue de l’expérience, qu’ils avaient perdu toute notion du temps et avaient connu de fortes hallucinations. Une femme était persuadée que sa literie était trempée. Ils avaient eu tous les trois des hallucinations acoustiques et visuelles : ils voyaient des serpents, des huîtres, des voitures, des zèbres. Au bout de ces quarante-huit heures, tous avaient perdu la faculté de résoudre les problèmes les plus simples. Aucun ne trouvait un mot commençant par « F » lorsqu’on le lui demandait. Un autre avait perdu 36 % de sa mémoire. Les quatre volontaires étaient bien plus influençables qu’avant leur isolement. Tous croyaient ce que leur disait la première personne rencontrée après leur détention. Moi, la seule personne que je rencontrais était mon ravisseur. Lorsque je lis aujourd’hui ce type d’études et d’expériences, je suis étonnée d’avoir résisté à ces longues années. Ma situation était largement comparable à celle dans laquelle ces adultes s’étaient placés pour leurs études. Même en oubliant le fait que mon isolement dura beaucoup plus longtemps, un facteur supplémentaire et aggravant s’y ajouta cependant dans mon cas : je n’avais aucune idée de la raison pour laquelle je m’étais, justement moi, retrouvée dans cette situation. Alors que les prisonniers politiques peuvent s’accrocher à l’idée qu’ils remplissent une mission et que même les victimes d’erreurs judiciaires savent que leur réclusion est due à un système judiciaire, avec ses textes, ses institutions et ses procédures, je ne voyais pour ma part même pas une logique hostile derrière ma captivité. Il n’y en avait pas.

Peut-être le fait que j’aie encore été une enfant m’a-t-il aidée, en me permettant de m’adapter plus facilement à ces circonstances difficiles que n’aurait pu le faire un adulte. Mais cela exigea de moi une autodiscipline qui, après coup, me paraît presque inhumaine. Je passais les nuits à faire des voyages imaginaires dans l’obscurité. Le jour, je tenais bon en me rappelant que j’avais décidé de prendre ma vie en main lorsque j’aurais mes dix-huit ans. J’étais fermement résolue à acquérir les connaissances nécessaires et réclamais des livres et des manuels scolaires. Et contre vents et marées, je m’en tenais obstinément à mon identité et à l’existence de ma famille.

À l’approche de la première fête des mères depuis le début de ma captivité, je bricolai un cadeau pour maman. Je n’avais ni colle, ni ciseaux – le ravisseur ne me laissait rien qui eût pu causer des blessures, à lui ou à moi-même. Je pris donc mes crayons gras et dessinai quelques grands cœurs rouges sur du papier, les déchirai soigneusement et les collai les uns sur les autres avec de la crème Nivea. Je m’imaginais, comme si j’y étais déjà, remettant ce cœur à ma mère le jour où j’aurais recouvré la liberté. Elle saurait alors que je n’avais pas oublié la fête des mères, même si je n’avais pas pu me trouver auprès d’elle ce jour-là.

 

L’homme supportait cependant de plus en plus mal de me voir m’occuper de ce genre de choses ou de m’entendre parler de mes parents, de mon domicile et même de mon école. « Tes parents ne veulent pas de toi, ils ne t’aiment pas », répétait-il sans arrêt. Je refusais de le croire : « Ce n’est pas vrai, mes parents m’aiment. Ils me l’ont dit. » J’en étais persuadée. Mes parents étaient cependant si loin que j’avais l’impression de vivre sur une autre planète. Il n’y avait pourtant que dix-huit kilomètres, vingt-cinq minutes de voiture, entre mon cachot et l’appartement de ma mère. Mais dans mon univers parallèle, cette distance concrète prenait des dimensions gigantesques. J’étais dans le monde de ce roi de cœur despotique où les personnages en forme de cartes à jouer tressaillaient chaque fois que sa voix retentissait. Lorsqu’il était présent, c’est lui qui décidait de chacun de mes gestes, de chaque expression de mon visage : je devais me tenir comme il me l’ordonnait, je ne devais jamais le regarder en face. En sa présence, me criait-il, je devais garder les yeux baissés. Je ne devais pas parler sans qu’il m’y ait invité. Il me forçait à me comporter avec lui comme si je lui étais soumise, et exigeait de la reconnaissance pour le moindre service rendu : « Je t’ai sauvée », disait-il toujours – et il semblait parler sérieusement. Il était mon cordon ombilical vers l’extérieur : la lumière, la nourriture, les livres, lui seul pouvait me fournir tout cela, et il pouvait m’en priver à n’importe quel moment. Ce qu’il fit du reste par la suite, avec une obstination qui me conduisit presque à la mort par dénutrition. Et pourtant, même si le contrôle permanent et l’isolement me brisaient peu à peu, je n’éprouvais aucune gratitude à son égard ; il ne m’avait certes ni tuée, ni violée, comme je l’avais craint et même attendu au début. Je n’ai pourtant à aucun moment oublié que son acte était un crime pour lequel je pouvais le condamner si je voulais – mais pour lequel je ne devais jamais lui être reconnaissante.

 

Un jour, il m’ordonna de l’appeler « Maestro ». Au début, je ne le pris pas au sérieux : « Maestro » me semblait être un mot beaucoup trop grotesque pour que quelqu’un se laisse désigner ainsi. Mais il insista et ne cessa de répéter : « Tu m’appelles Maestro ! » Arrivée à ce point, je sus que je ne devais pas céder. Quand on se défend, on vit encore. Quand on est mort, on ne peut plus se défendre. Je ne voulais pas être morte, même intérieurement, je devais avoir quelque chose à lui opposer.

Je ne pus m’empêcher de penser à un passage d’Alice au pays des merveilles : « Quelle histoire, pense Alice, j’ai souvent vu un chat sans sourire, mais un sourire sans chat, c’est tout de même la chose la plus étrange que j’aie jamais vécue. » J’avais devant moi un homme dont l’humanité s’étiolait, dont la façade partait en éclats et dévoilait la faiblesse de caractère. Un raté du monde réel, qui tirait sa force de l’oppression d’un petit enfant. C’était pitoyable. Un bouffon qui me demandait de l’appeler « Maestro ».

Aujourd’hui, lorsque je me remémore cette situation, je sais pourquoi j’ai refusé de l’appeler ainsi. Les enfants sont des maîtres de la manipulation. J’ai dû sentir, instinctivement, combien ce titre était important pour lui – et deviner que j’avais à présent en main une clef qui me permettrait d’exercer à mon tour un certain pouvoir sur lui. Je n’ai pas réfléchi à ce moment-là aux conséquences que pourrait entraîner mon refus. La seule chose qui me passa par la tête fut que ce type de comportement m’avait déjà réussi une fois.

Dans la cité Marco-Polo, il arrivait que des invités de mes parents me chargent de promener leurs chiens de combat. Les propriétaires m’avaient bien demandé de ne jamais lâcher la bride aux animaux : ils auraient profité de cet excès de liberté. Je devais les tenir par la laisse tout près du collier pour pouvoir leur faire voir à n’importe quel moment que tout écart susciterait une réaction. Et ils m’avaient recommandé de ne jamais montrer la peur que m’inspiraient les chiens. Quand on y arrivait, ces molosses étaient obéissants et dociles, même entre les mains d’un enfant, ce que j’étais à l’époque.

Ce jour-là, lorsque Priklopil se trouva devant moi, je décidai de ne pas me laisser intimider et de le tenir lui aussi au collier. « Je ne le ferai pas », lui dis-je fermement. Il ouvrit grand les yeux, protesta et me redemanda à plusieurs reprises de l’appeler « Maestro ». Mais il finit par ne plus revenir sur ce sujet.

Cet épisode fut pour moi décisif, même si je n’en eus peut-être pas une conscience aussi aiguë à l’époque. J’avais montré ma force et le ravisseur avait reculé. Le sourire arrogant du chat s’était ratatiné. Il était resté le simple auteur d’un acte malveillant, et si mon existence dépendait largement de ses humeurs, lui aussi, d’une certaine manière, dépendait de moi.

Il me fut plus facile, au cours des mois et des semaines qui suivirent, de le manier en me le représentant comme un pauvre gamin mal aimé. J’avais relevé, quelque part dans l’un des nombreux films et téléfilms policiers que j’avais vus autrefois, que les gens deviennent méchants lorsque leur mère ne les aime pas assez et qu’ils ne reçoivent pas suffisamment de chaleur familiale. De mon point de vue, il était vital, si je voulais me protéger, de considérer que le ravisseur n’était pas un homme foncièrement mauvais, mais l’était devenu au fil de son existence. Cela ne relativisait en aucun cas l’acte en soi, mais cela m’aida à lui pardonner. En m’imaginant, d’une part, qu’il avait peut-être fait, orphelin, dans un foyer, des expériences effroyables dont il souffrait encore aujourd’hui. Et en ne cessant de me répéter, par ailleurs, qu’il avait certainement aussi de bons côtés. Qu’il exauçait mes vœux, m’apportait des friandises, me nourrissait. Je pense que, dans mon état de dépendance complète, c’était l’unique possibilité de maintenir la relation que j’avais avec cet homme, relation dont dépendait ma vie. Si je ne lui avais voué que de la haine, celle-ci m’aurait dévoré au point de ne plus avoir la force de survivre. Parce que je pouvais discerner à tout moment, derrière le masque du criminel, le petit homme faible et égaré, j’étais en mesure de lui faire face.

Vint aussi le moment où je le lui dis. Je le regardai et lui déclarai : « Je te pardonne, parce que chacun commet un jour une erreur. » Certains pourront trouver cette démarche étrange et morbide. Son « erreur » m’avait tout de même coûté la liberté. Mais c’était la seule chose à faire. Je devais m’accommoder de cet homme, sans quoi je ne survivrais pas.

Je n’ai pourtant jamais eu confiance en cet homme, c’était impossible. Mais je me suis arrangée avec lui. Je le « consolais » du crime qu’il commettait envers moi, tout en faisant appel à sa conscience afin qu’il le regrette et, au moins, qu’il me traite correctement. Il me rendait la pareille en satisfaisant, par périodes, certains de mes petits vœux : un magazine de cheval, un crayon, un nouveau livre. Il lui arrivait même de proclamer : « J’exaucerai n’importe lequel de tes souhaits. » Je lui répliquais alors : « Dans ce cas pourquoi ne me laisses-tu pas reprendre ma liberté ? Mes parents me manquent tellement ! » Mais sa réponse était toujours la même, et je la connaissais déjà : mes parents ne m’aimaient pas – et lui ne me libérerait jamais.

Au bout de quelques mois dans mon cachot, je lui demandai pour la première fois de me prendre dans ses bras. J’avais besoin d’un contact pour me consoler, de la sensation de la chaleur humaine. Ce fut difficile. Il avait de gros problèmes avec la proximité. Moi-même, je sombrais immédiatement dans une panique mêlée de claustrophobie lorsqu’il me tenait trop fermement. Mais après quelques tentatives, nous parvînmes à trouver un modus vivendi : nous nous tenions ni trop près, ni trop étroitement, ce qui me permettait de supporter l’enlacement, mais tout de même suffisamment proche pour que je puisse m’imaginer que cette relation était faite d’amour et d’attention. Ce fut le premier contact physique que j’eus avec un être humain depuis de nombreux mois. Une éternité pour une enfant de dix ans.